120 times 1.0 / situation
Moi-Même et son double textuel
120 times ne distingue jamais ce qui est de l’ordre de la fiction théâtrale – « l’histoire » des personnages – et ce qui relève de la situation réelle de la représentation. Moi-Même, le personnage principal, est à la fois une sorte de metteur en scène et la figure centrale d’un récit scénique composé de fragments.
On passe ainsi sans cesse du registre du texte qui indique l’action dans les didascalies projetées, à celui du temps réel de la représentation, à celui du récit, qui alterne entre passé et présent sans discontinuité.
La succession des fragments permet de dessiner un portrait incomplet de Moi-Même. On sait de lui qu’il est perdu dans la ville, et égaré dans un corps qui se délite.
Il est confronté à d’autres personnages qu’il parvient mal à distinguer de lui-même : l’un se fait appeler Autres Moi-Même, l’autre est mort (l’Immortel Arrière grand-père) et un troisième, le Cadre Comédien qui Joue le Docteur, oscille entre les figures opposées de l’être aimé et du chirurgien dévoyé.
Moi-Même est déboussolé – il a égaré la boussole du texte, son ordre arbitraire, sa hiérarchie fixée a priori, sa rassurante permanence – et il tente de s’accommoder de sa liberté nouvelle dans un monde effrayant.
Face à lui, l’ivresse d’un auteur/locuteur muet s’exprimant à travers des textes projetés, incapable de faire corps, enfermé dans la matérialité des lettres. De cette confrontation naît une situation théâtrale qui produit des malentendus, des glissements, des accidents, des associations d’idées sauvages, un rapport au texte sans prosternation, où chacun s’adresse au texte autant que le texte s’adresse à chacun.
On prend conscience que les indications scéniques expriment une parole individuelle, car les elles se mettent à porter des jugements subjectifs. Comme si au lieu de lire : « Brutus tue César », on lisait « Brutus tue César. Bien joué, j’aurais dû m’en charger moi-même ».
Les didascalies affichées et projetées prennent vie sur le plateau en devenant des protagonistes à part entière de la profération de la parole.
